Fêtes de Wallonie: Discours du Ministre-Président Paul Magnette

Excellences, Mesdames et Messieurs,

C’est pour moi un grand plaisir et un réel privilège, de m’exprimer devant vous, pour la première fois, à l’occasion de ces fêtes de Wallonie. Au nom de l’ensemble du gouvernement, je veux vous remercier de votre présence et vous souhaiter la bienvenue.

Je salue tout d’abord les nombreux représentants des pays et régions qui nous sont proches et avec lesquels nous entretenons des relations étroites et cordiales. Je pense en particulier à nos amis français, hôtes d’honneur de ces fêtes de Wallonie 2014. En ce centenaire du début de la grande guerre, nous commémorons avec vous des heures sombres qui ont profondément marqué notre histoire et dans lesquelles se sont forgés entre nous des liens de solidarité indéfectibles.

Je salue également les nombreux collègues représentant le gouvernement fédéral et les gouvernements des autres Régions et Communautés. En cette rentrée politique, je veux leur dire que la Wallonie est heureuse et fière des nouvelles compétences qui lui ont été transférées par la sixième réforme de l’Etat. J’en profite pour saluer le Premier ministre Elio Di Rupo qui a été le principal artisan de cette réforme majeure qui a permis de sortir notre pays de l’une de ses plus longues crises communautaires et de restaurer notre crédibilité internationale. Le vote des citoyens écossais avant-hier le confirme : des régions fortes au sein d’un Etat réorganisé, c’est le choix de la modernité, loin des rêves séparatistes.

La Wallonie, renforcée dans ses pouvoirs et bien inscrite dans une Belgique fédérale modernisée, en est le vivant témoignage. Ces compétences nouvelles, nous les exercerons, nous les exerçons déjà en grande partie, avec un sens aigu de nos responsabilités. Dans un Etat fédéral comme le nôtre, qui ne connaît de hiérarchie ni entre les différents niveaux de pouvoir, ni entre les normes, la loyauté est une vertu cardinale. La Wallonie n’a jamais été prise en défaut de loyauté, elle restera fidèle à cette ligne de conduite et elle attend des autres gouvernements le même engagement. La loyauté implique que chacun veille, par son action, à traiter de manière impartiale l’ensemble de ses partenaires. La configuration politique fédérale inédite qui semble se dessiner rend le respect de ce principe plus nécessaire que jamais. Nous ne faisons aucun procès d’intention mais nous serons d’une grande vigilance.

Je salue enfin les nombreux représentants des partenaires sociaux. Les nouvelles compétences régionales donnent à la Wallonie une occasion unique de mettre à plat l’ensemble des dispositifs de soutien à l’économie et à l’emploi, pour les rendre à la fois plus simples et plus efficaces. C’est là une tâche immense, qui ne peut être menée à bien qu’avec l’étroit concours des représentants des travailleurs et des employeurs. Vous êtes désormais constitués en un « groupe des partenaires sociaux » de Wallonie et le gouvernement compte beaucoup sur votre implication. Le « modèle mosan » que nous appelons de nos vœux, porteur d’une politique industrielle stratégique, d’un engagement ferme en faveur de l’innovation et de la formation, ne peut réussir que s’il est porté de concert par les autorités publiques et les représentants du monde socio-économique, dans toutes leurs composantes.

 

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Excellences, Mesdames et Messieurs,

 

Vous ne m’en voudrez pas si, après ces quelques mots d’accueil, je m’adresse à une composante de la société wallonne qui est peu présente parmi nous, dans cette salle. Je veux parler de la jeunesse de Wallonie, de ces jeunes femmes et de ces jeunes hommes que nous croisons tous les jours, qui nous interpellent et auxquels, tout absorbés par nos engagements quotidiens, nous ne sommes sans doute pas assez attentifs.

 

La politique n’est pas l’affaire d’une génération. Nous travaillons pour les gens de notre âge, pour les générations de nos parents et grands-parents, et nous travaillons, aussi, pour celle de nos enfants. Mais la jeunesse jouit toujours d’un certain privilège, parce qu’elle est à la fois vierge de toute responsabilité,  quant à l’état présent, et pleine d’espoir pour l’avenir. Et parce qu’un jour nous lui céderons les pouvoirs que nous exerçons aujourd’hui, c’est elle qui sera la première à jouir ou pâtir de notre action et qui en sera le premier juge.

 

C’est en ce sens que François Mitterrand disait : « La jeunesse n’a pas toujours raison, mais la société qui la méconnaît (…) a toujours tort ».

 

La génération des 18-30 ans qui vit aujourd’hui en Wallonie ne se laisse pas facilement cerner. Si l’on en croit les statistiques, elle est en bonne santé, plutôt bien formée et ne souffre que d’une chose: le manque d’emplois disponibles.

 

Créer davantage d’emplois reste notre première responsabilité et elle s’exerce en particulier à l’égard des plus jeunes. Parce que l’emploi, à ce stade-là de la vie plus qu’à aucun autre, conditionne toutes les dimensions de l’existence. Sans emploi, l’accès au logement, aux loisirs, à tout ce qui constitue une vie de famille et une vie sociale épanouie, est compromis.

 

Certes, le chômage des jeunes en Wallonie est dans la moyenne européenne, et très loin des 50 % que l’on connaît en Espagne, au Portugal ou en Grèce, où ce fléau force nombre de jeunes à l’exil. Mais les jeunes de Wallonie vivent ici, et que ce soit pire ailleurs n’est pas une consolation.

 

Certes encore, le chômage des jeunes est autant la conséquence,  de la démographie que de l’économie. Nous créons beaucoup d’emplois en Wallonie, mais nous avons aussi une jeunesse nombreuse. Chaque nouvelle cohorte qui entre sur le marché du travail est plus large que celle qui en sort, ce qui nous oblige à créer, chaque année, plus d’emplois qu’il ne s’en libère. Si nous avions une démographie comparable à celle de l’Allemagne, nous connaîtrions aujourd’hui en Wallonie une situation proche du plein emploi. C’est statistiquement vrai mais, à nouveau, ce n’est pas une consolation pour les jeunes qui cherchent du travail, et qui n’en trouvent pas.

 

Améliorer le taux d’emploi doit être et sera pour notre gouvernement

une constante obsession. Nous voulons y travailler en étroite collaboration avec les entreprises. Le temps n’est ni à l’attentisme ni à la méfiance. Les entreprises ont besoin de la Wallonie, et la Wallonie a besoin de ses entreprises.

 

Nous l’avons inscrit au fronton de notre Déclaration de politique régionale, et nous le garderons constamment à l’esprit : tout ce que nous faisons doit concourir à ce but. Que l’on parle d’agriculture ou de logement, de mobilité ou de politique sociale, de tourisme ou de travaux publics, de patrimoine ou d’énergie, tous nos choix doivent être mesurés à l’aune de leur contribution à l’amélioration du taux d’emploi et cet impératif doit se traduire dans l’ensemble de nos arbitrages budgétaires.

 

Les jeunes seront au centre de ces dispositifs. Notre Déclaration de politique régionale prévoit des réductions de cotisations sociales ciblées sur les entreprises qui embauchent des jeunes, et un contrat d’insertion d’un an ‑ un vrai contrat, doté d’un vrai salaire ‑ pour tout jeune qui, malgré ses efforts et malgré l’accompagnement intensif dont il aura bénéficié, n’a pas trouvé de travail après dix-huit mois. Chacun pourra ainsi faire l’expérience du monde du travail et éviter de s’enliser précocement dans le chômage. Nous nous sommes aussi engagés à éliminer, en étroite concertation avec les partenaires sociaux, les pièges à l’emploi qui sont autant d’embûches sur le chemin déjà difficile de l’accès des jeunes au marché du travail.

 

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Les enquêtes publiées récemment montrent qu’un mal plus grave frappe notre jeunesse, ou en tout cas une partie de celle-ci. Quatre jeunes sur cinq se disent satisfaits de leur vie, de leurs relations familiales, de leur scolarité, de leur vie sociale et de leurs loisirs. Ils expriment des ambitions raisonnables et ont confiance en leur capacité de les réaliser. Mais un jeune sur cinq reste au bord du chemin.

 

Issus le plus souvent de familles frappées par le chômage et par les difficultés personnelles, ces jeunes décrochent. Ils échouent dans le système scolaire et perdent toute confiance en eux. Ils font l’épreuve du découragement, du désespoir, parfois même de la dépression. Un nombre inquiétant d’entre eux fuient la vie sociale, et cherchent le réconfort dans la consommation d’alcool, de médicaments ou de substances psychotropes. Le phénomène n’est pas nouveau, il n’est pas non plus propre à la Wallonie, mais ce n’est pas une raison pour le banaliser. Ces jeunes en souffrance, en déshérence, ont droit à toute notre sollicitude, et nous devons veiller à améliorer constamment les dispositifs publics qui les aident à briser cette fatalité.

 

Nous nous devons surtout d’agir avant que le mal soit fait. S’il est vrai que l’accueil de la petite enfance, l’enseignement, la politique de la jeunesse relèvent des compétences de la Fédération Wallonie-Bruxelles, la Wallonie en tant que Région a sa propre responsabilité. Nous devons, chers collègues du gouvernement de la Communauté, agir en étroite collaboration pour faire de l’éducation le moteur de notre société de la connaissance, et pour lutter efficacement contre la pauvreté et la pauvreté infantile en particulier. Un enfant sur quatre est exposé au risque de pauvreté en Wallonie, c’est dans une société aussi riche que la nôtre un pur scandale. Cet enfant hélas, très souvent, sera dans quelques années un nouveau jeune en déshérence. La reproduction intergénérationnelle des inégalités reste en effet une terrible réalité.

 

La tâche est immensément ardue, mais elle est essentielle. Tous nos efforts pour redresser notre économie, pour accroître notre part dans le produit intérieur brut et dans les exportations, pour augmenter le taux d’emploi, tous ces efforts perdraient leur sens si un enfant wallon sur quatre, ou même sur cinq, continuait d’être exposé au risque de pauvreté. Dans le modèle de société que nous voulons pour la Wallonie, la prospérité et la cohésion sociale sont indissociables. Comme pour le taux d’emploi, nous mesurerons l’impact de chacune de nos décisions sur la réduction des inégalités les plus criantes.

 

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Au-delà de ces situations extrêmes et moralement choquantes, nous avons le devoir de comprendre les aspirations les plus profondes de notre jeunesse, et d’y apporter des réponses. Nous devons avoir l’humilité de reconnaître que, dans une société qui évolue plus vite que jamais, nous avons souvent plus à apprendre des jeunes que nous n’avons à leur enseigner.

 

La jeunesse de notre époque ne refuse ni le travail ni l’effort, mais elle rechigne à entrer dans un modèle économique entièrement centré sur la performance et sur une réussite mesurée en termes purement financiers. Les jeunes lycéens que j’ai rencontrés hier, dans le cadre de la désormais traditionnelle rencontre entre des étudiants et des membres du gouvernement organisées au cours des fêtes de Wallonie, ces jeunes étudiants le disaient avec l’assurance de leur âge : nous voulons travailler et contribuer à la prospérité collective, mais nous sommes aussi très attentifs à la qualité de l’emploi qui nous est proposé, et à la qualité de vie en dehors du travail. 

 

Cette jeunesse est aussi, sans doute plus que ne l’étaient les générations précédentes, spontanément ouverte au monde. Baignant depuis l’enfance dans les technologies de l’information qui abolissent les frontières spatio-temporelles, elle est aussi plus multilingue, et se projette naturellement vers l’extérieur.

 

Hyperconnectés, nos jeunes ne vivent pourtant pas dans un exil intérieur, meublé seulement de nouvelles technologies qui les coupent de la vie sociale. Ils construisent au contraire, avec ces technologies, des formes de sociabilité nouvelles, plus fluides et plus continues qu’autrefois. Et comme l’indique le jeune dramaturge wallon Fabrice Murgia dans sa pièce La peur de n’être, présentée cet été à Avignon, il y a peut-être là les prémices de nouvelles manière de vivre ensemble et de faire société.

 

Notre jeunesse n’est ni résignée, ni fataliste. Elle aurait pourtant des raisons de l’être : les lycéens qui terminent aujourd’hui leurs études secondaires avaient dix ou douze ans au début de la crise financière de 2008 ; la fin de leur enfance et leur adolescence a été baignée par un constant parfum de crise. L’immense majorité d’entre eux restent néanmoins confiants. Contrairement à ce que peut-être nous pouvons penser, nos jeunes ne croient pas que leur vie sera moins bonne que celle de leurs parents. Ils mesurent les difficultés de l’époque, mais ils croient aussi en leur capacité de trouver leur voie et leur bonheur.

 

Il nous appartient de leur montrer que cette confiance est légitime. La Wallonie vit une période de son histoire qui est à la fois passionnante et déroutante. Nous sommes au milieu d’une phase de transition industrielle qui bouscule nos repères et qui donc inquiète. Des secteurs historiques qui ont structuré notre économie subissent de plein fouet la crise et la concurrence internationale, comme on le voit ces jours-ci chez Doosan, et comme on l’a vu ces dernières années dans beaucoup d’autres entreprises importantes. Dans le même temps, des secteurs économiques nouveaux ou renouvelés progressent en Wallonie et se développent sur le plan international ; ils permettent la création de milliers d’emploi, dans l’aéronautique et le spatial, les aciers à haute valeur ajoutée, la pharmacie, les biotechnologies, les technologies de l’image... C’est tout le sens du Plan Marshall, qui est et demeurera la colonne vertébrale de notre action : accompagner ces transformations en tirant sans cesse nos entreprises vers le haut, par l’innovation continue, et en tirant sans cesse nos travailleurs vers le haut, par la formation continue. Le faire dans un dialogue social constant et approfondi, qui est un gage de cohérence et d’efficacité.

 

Si les moyens du Plan Marshall sont sanctuarisés, malgré le contexte budgétaire difficile, c’est parce que nous sommes convaincus que notre action doit être guidée par les choix stratégiques de long terme, et que la recherche et la formation menées dans le cadre du plan Marshall sont porteuses des emplois de demain. J’entends les appels à la rupture, au changement. Mais ne nous trompons pas : quand on a développé une stratégie efficace, et toutes les évaluations reconnaissent que c’est le cas du Plan Marshall, la vraie audace c’est de résister à la tentation du changement pour le changement, et de maintenir le cap. L’économie wallonne a besoin de clarté et de prévisibilité.

 

Ces phases de transformation profonde de notre tissu économique, celle que nous connaissons aujourd’hui, comme celle que nous avons connue de la même manière il y a une quarantaine d’années, sont aussi des périodes de profonde mutation culturelle. Les victimes de ces bouleversements les vivent, à juste titre, comme des drames personnels et de profondes sources d’inquiétude, parce qu’ils voient s’effondrer une part du monde qui leur était familier. Ceux qui à l’inverse profitent des opportunités de la nouvelle économie, s’épanouissent dans des métiers nouveaux dont ils sentent qu’ils sont tournés vers l’avenir, et se réjouissent de vivre en une époque de changements rapides et d’ouverture au monde.

 

A cette inquiétude, il n’y a qu’une réponse. Nous devons rappeler que la Wallonie sera amenée, au cours des deux prochaines décennies, à compter toujours plus sur ses propres ressources. Nous devons parler le langage de la vérité. Nous devons dire aux citoyens de Wallonie que la transition économique que nous vivons est loin d’être terminée et qu’elle appellera un effort de chacun.

 

Consciente de ses responsabilités et désireuse d’y répondre, attentive à la qualité de l’emploi et de la vie hors travail, ouverte au monde et à toutes les nouveautés du temps, notre jeunesse est bien armée pour vivre ce changement d’époque, et sa confiance en l’avenir en témoigne. Tous ceux qui, comme moi, ont eu le plaisir de rencontrer les jeunes qui porteront nos couleurs lors du Mondial des métiers à Lille, dans quelques jours, ont pu ressentir cette formidable énergie. Ces jeunes ont fait le choix de métiers techniques et technologiques, parfois après de longs détours et en bravant les préjugés de leurs parents et de leurs proches, et il se dégage de leur propos une telle passion, quand ils parlent de leur vocation, qu’on ne peut que leur donner raison. Ils redécouvrent le plaisir du savoir‑faire et de la belle ouvrage, du temps passé à surmonter ses limites et à affiner son geste. Ils font écho au message de Jaurès qui disait à la jeunesse de son temps : « Le courage dans le désordre infini de la vie qui nous sollicite de toutes parts, c’est de choisir un métier et de le bien faire, quel qu’il soit (…), c’est d’accepter et de comprendre cette loi de la spécialisation du travail qui est la condition de l’action utile, et cependant de ménager à son égard, à son esprit, quelques échappées vers le vaste monde et des perspectives plus étendues ».

 

Un siècle plus tard, le message n’a rien perdu de sa pertinence. Il s’adresse à la jeunesse, mais il s’adresse surtout à nous, politiques et acteurs du monde socio-économique. De la justesse de nos choix, de notre capacité à évaluer correctement la situation et à investir au mieux nos moyens ; de la clarté de notre projet collectif, et de notre volonté de le faire primer sur nos divisions, qu’elles soient politiques, économiques ou territoriales, dépendra le sort de notre jeunesse. A nous de nous montrer à la hauteur de ses ambitions et de ses légitimes aspirations. A nous de démontrer que l’on peut, en pariant sur l’innovation et la formation, réussir cette transition majeure, et donner à chacun des citoyens de Wallonie la chance d’y trouver sa place. La jeunesse nous indique le chemin, sachons nous en inspirer.

 

Bonnes fêtes de Wallonie à toutes et à tous.